AFRIQUE : le défi de l’eau et de l’électricité dans les villes et territoires durables

Malgré des progrès économiques remarquables, par endroits, l’approvisionnement en eau et en électricité reste un défi majeur sur le continent africain. De nouvelles solutions permettent aujourd’hui de décentraliser la production de l’eau et de l’électricité pour l’alimenter une population sans cesse croissante.

La Côte d’Ivoire consacre désormais une partie importante de son budget national à l’approvisionnement en eau potable de ses populations dans les villes et les territoires. Le gouvernement de ce pays d’Afrique de l’Ouest a ainsi lancé le Programme « Eau pour tous » dont la mise en œuvre nécessitera un investissement de 1 320 milliards de francs CFA (environ 2,1 milliards d’euros), à horizon 2030. Avec 445 millions d’euros qui seront débloqués dès 2020…

Que le gouvernement ivoirien mette autant de moyens dans l’approvisionnement en eau potable, c’est dire le défi que représente cette tâche. Les difficultés d’approvisionnement en eau potable des habitants dans les villes et les territoires touchent plusieurs pays en Afrique. Ils sont en outre confrontés au changement climatique qui se manifeste par l’assèchement des points d’eau : en Afrique du Nord et le long de la bande du Sahel ainsi qu’en Afrique de l’Est et australe, dont la grave crise de l’eau qui sévit en Afrique du Sud est devenu l’emblème.

Une étude publiée par la revue Nature, en janvier 2018, indique que presque un tiers des villes dans le monde pourrait manquer de l’eau dans les 7 ans à venir, à cause du changement climatique, créant des conflits d’usage avec l’agriculture. La ville du Cap, en Afrique du Sud, a ainsi connu quatre longues années de sècheresse à partir de 2015. Elle a dû instaurer des mesures drastiques de réduction de la consommation, et a failli se retrouver en situation de pénurie totale.

Croissance de la population et l’accès à l’approvisionnement en eau potable

La croissance rapide de la population aggrave encore les tensions sur la ressource. Selon le Forum économique mondiale, l’Afrique abrite la population la plus jeune et dont la croissance est la plus rapide au monde. Le continent, en pleine transition démographique, s’urbanise aussi plus vite que n’importe quelle autre partie de la planète. Les Africains, au nombre de 1,1 milliard, devraient être deux fois plus nombreux d’ici 2050, selon l’ONU. Et plus de 80 % de cette augmentation se produira dans les villes, en particulier dans les bidonvilles. Une croissance fulgurante. Avec un phénomène encore peu connu et que révèle Irène Salenson dans l’ouvrage L’économie africaine 2020 (AFD/La Découverte), grâce aux cartes générées par Africapolis : la rurbanisation impressionnante du continent, c’est-à-dire « la densification des villages ruraux qui deviennent des villes ». Des villes secondaires, qui font l’objet d’une attention nouvelle avec le renforcement des pouvoirs locaux et l’espoir d’un modèle de développement plus durable

L’accès à l’eau est aussi un enjeu de genre… et social

En Afrique subsaharienne, seulement 24 % de la population a accès à une source sûre d’eau potable et les installations sanitaires de base (non partagées avec d’autres foyers) sont réservées à 28 % de la population, toujours selon l’ONU.

En outre, ce sont surtout les femmes et les filles qui supportent l’essentiel de la charge liée à la collecte de l’eau, à laquelle elles consacrent en moyenne plus de 30 minutes par jour…

Au sein même des pays, d’importantes disparités se manifestent, notamment entre riches et pauvres. En ville, les populations défavorisées vivant dans des habitations précaires, qui ne sont pas reliées à l’eau courante, paient souvent l’eau plus cher (10 à 20 fois plus que leurs voisins des quartiers riches) pour un service égal ou de moindre qualité, assuré par des vendeurs d’eau ou des camions-citernes.

Décentralisation et recours à des ressources en eau non conventionnelle

Pour l’approvisionnement en eau des villes, certains gouvernements africains misent davantage sur l’extension du réseau de distribution de l’eau potable, la construction de nouvelles usines, qui traitent l’eau de mer, ou encore sur des installations pour pomper de l’eau de la nappe phréatique, au risque parfois de la surexploitation. Dans les territoires, l’approvisionnement en eau se fait grâce à des systèmes d’adduction d’eau potable (AEP) – de plus en plus souvent alimentées grâce à l’énergie solaire -, des pompes à motricité humaine, des sources d’eau douce ou encore des puits creusés par les particuliers. Mais dans certains pays au climat aride, les ressources en eau de surface sont rares.

Si l’eau de surface est abondante dans la majorité des pays d’Afrique centrale et de l’ouest, cette ressource est rare en revanche dans les pays au climat aride comme dans Maghreb, en Afrique de l’Est et australe. Pour l’approvisionnement en eau de ces zones, certains gouvernements misent sur les ressources en eau non conventionnelles. Et innovent même par rapport à certains pays de l’OCDE parfois contraints par la rigidité de leurs normes.

Il s’agit du dessalement de l’eau de mer comme à Sfax en Tunisie où les autorités lanceront bientôt la construction d’une usine qui traitera de l’eau de mer via le processus de l’osmose inverse. La station de dessalement affichera une capacité de 100 000 m3 par jour, extensible à 200 000 m3 par jour.

En Namibie, l’un des pays les plus arides du continent africain, les autorités investissent aussi dans le dessalement avec d’ambitieux projets en développement dans le pays. De plus, la Namibie s’est investie depuis de nombreuses années dans la réutilisation des usées traitées en eau potable, notamment dans la capitale Windhoek.

Tandis que le Maroc et la Tunisie parient de plus en plus sur la réutilisation des eaux usées traitées pour l’agriculture ou les espaces verts. Comme dans le Grand Agadir ou encore à Tunis Bay, la ville nouvelle en construction à proximité de la capitale. Avantage de la réutilisation des eau usées, la ressource est disponible au plus près des usagers… En Afrique du Sud, Old Mutual, une compagnie d’assurance, a carrément quitté en 2018 le réseau national de distribution d’eau potable de la ville du Cap. Elle doit ce départ à la mise en place « off-grid » de son propre système de recyclage des eaux usées… transformées en eau potable.

Autre tendance de fond qui renforce les possibilités d’off-grid décentralisé : l’usage de l’énergie solaire pour alimenter les équipements d’approvisionnement en eau potable. Deux start-up françaises se sont placées sur ce créneau : Soréa, qui propose qui fait tourner des pompes grâce à l’énergie solaire, sans la moindre électronique de conversion, ou encore Mascara Renewables water qui installe en Afrique des usines de dessalement solaire autonome.

Approvisionnement en électricité, le pari des énergies renouvelables

Selon la Banque africaine de développement (BAD), 600 millions d’Africains n’ont toujours pas accès à l’électricité. Un regain d’optimisme est cependant palpable dans les analyses de certains observateurs qui pointent dynamisme du secteur de l’électricité. De nombreux pays d’Afrique investissement dans les énergies renouvelables pour l’approvisionnement des grandes villes et les territoires.

En Afrique, comme ailleurs, l’hydroélectricité reste la pièce maîtresse du mix renouvelable. En témoignent les grands barrages réalisés ou en cours, comme celui de Nachtigal au Cameroun. Mais le contexte du réchauffement climatique, avec l’abaissement des débits des cours d’eau, ainsi que le prix social et environnemental à payer pousse les gouvernements à chercher d’autres solutions.

L’Égypte vient ainsi de lancer des minicentrales hydroélectriques sur le delta du Nil. Mais surtout, le gouvernement a confié aux producteurs indépendants d’électricité la responsabilité de la construction du complexe solaire de Benban dans le gouvernorat d’Assouan. Les centrales solaires du complexe devraient alimenter les grandes villes de Haute-Égypte. Dans plusieurs autres villes africaines, des centrales connectées au réseau devraient alimenter les populations.

Au Mali par exemple, une centrale solaire photovoltaïque de 50 MWc est installée dans la ville de Kita pour fournir de l’électricité à ses populations. Mais le continent fourmille de telles initiatives.

L’off-grid dans les territoires

Cependant, à cause du coût de raccordement et la faiblesse des réseaux existants font que la production décentralisée de l’électricité représente également une solution à l’électrification des populations dans les territoires en Afrique. Il s’agit d’off-grid, solaire notamment, qui est particulièrement adapté aux zones rurales et à certaines zones périurbaines. Le mouvement touche aujourd’hui également des établissements industriels qui veulent ainsi mieux garantir leur approvisionnement et faire baisser le coût de la facture. Dans les solutions hors réseau, il existe aussi le kit solaire à domicile qui permet d’alimenter un foyer ou les mini-grids qui prennent en charge plusieurs maisons. Avec des solutions de pay-as-you-go, via le téléphone portable (que certains commencent d’ailleurs à concevoir également pour le paiement à l’usage de l’eau potable…). Enfin, dernière tendance en  : les mini-grids conteneurisés, faciles à déployer, se démocratisent en Afrique de l’Est (en Zambie notamment) et dans certaines zones rurales au Mali en Afrique de l’Ouest.

Jean Marie Takouleu